Roumanie : Les églises peintes de Bucovine

En parcourant la Roumanie au printemps 2023, j’ai fait de très belles découvertes. Ne connaissant rien ou presque de ce pays, de son histoire, de sa culture ou de son patrimoine, je ne pouvais qu’aller de surprises en émerveillements ! Et je n’ai pas été déçue, bien au contraire !

Un patrimoine de l'humanité méconnu

C’est sans doute dans le Nord du pays que j’ai eu le plus d’émotions, face à un patrimoine architectural de très grande qualité : les églises peintes de la Bucovine ! Pourtant historienne du patrimoine avec une grande appétence pour l’architecture médiévale religieuse, je n’avais jamais entendu parler de ces églises, pourtant inscrites au Patrimoine Mondial de l’UNESCO depuis 1993 ! Je me suis retrouvée en totale admiration face à la qualité esthétique, la force chromatique et la richesse de leurs fresques.

Ces 8 églises peintes, toutes intégrées dans des monastères, ont été construites entre la fin du XVe siècle et la fin du XVIe siècle et sont toutes recouvertes, en intérieur et en extérieur, de fresques, véritables chefs d’œuvre inspirées de l’art byzantin. Les peintures extérieures, restées authentiques et dans un excellent état de conservation, font la richesse de cet ensemble unique et homogène.

Eglise de l’Annonciation de Moldoviţa, Roumanie, 2023 © Caroline Cerezo Soudan

Un petit point de contexte s’impose ici. Les frontières de la Roumanie actuelle sont assez récentes car fixées au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Mais ce territoire a toujours été soumis à de multiples influences.

Au XVe siècle, il subit à la fois une pression musulmane née de la prise de Constantinople par les Perses en 1453, et l’influence de la Réforme protestante qui s’étend dans toute l’Europe. La religion orthodoxe, qui domine le territoire de la Bucovine, cherche alors à affirmer son identité propre. C’est dans ce contexte politico-religieux tendu que les églises de la Bucovine sont recouvertes de façon systématique dans leur intégralité par des fresques illustrant des thèmes religieux.

Les 8 sites de l’UNESCO sont les suivants :

  • l’église Saint Jean-Baptiste d’Arbore construite en 1503 et décorée en 1541,
  • l’église de l’Assomption de la Vierge de Humor, dont la structure actuelle date de 1530,
  • l’église de l’Annonciation de Moldoviţa construite en 1532 et peinte en 1537,
  • l’église de la Sainte Croix de Pătrăuţi de 1487,
  • l’église Saint-Nicolas de Probota construite en 1391 et peinte en 1531,
  • l’église Saint-Georges de Suceava de 1514 et dont les peintures extérieures datent de 1534,
  • l’église Saint-Georges de Voroneţ construite en 1488 et peinte en 1534 et 1547,
  • l’église de la Résurrection de Suceviţa construite et peinte en 1583 et 1601.

De ces 8 sites, j’ai eu la chance de pouvoir en visiter 4 : Humor, Voroneţ, Moldoviţa, et Suceviţa. De pures merveilles qui se ressemblent et qui pourtant ont toutes leurs particularités !

De style moldave, ces églises illustrent les influences architecturales multiples qui se sont entrecroisées dans cette région. Elles mêlent à la fois des éléments byzantins (le plan trilobé), des éléments gothiques (contreforts, ouvertures) et des éléments issus des traditions locales (base étoilée de certaines tour, disques de céramiques en guise de décor).

Par ailleurs, les monastères étaient tous entourés de remparts à vocation défensive. Celui de Humor n’a pas survécu aux temps, pillages et incendies, contrairement à celui de Suceviţa parfaitement bien conservé et impressionnant avec ses tours massives aux toits pointus à chaque angle du monastère !

Portail d’entrée défensif du Monastère de Moldoviţa, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan
Rempart du Monastère de Suceviţa, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan

Les façades Nord de ces églises sont toutes globalement assez endommagées : cette orientation est en effet celle qui est la plus soumise aux aléas climatiques.
Mais ce n’est pas le cas pour les autres façades, bien au contraire ! Les détails, les couleurs : tout est là ! Tout est précis et vif !

Humor : l'église de l'Assomption de la Vierge

L’église de l’Assomption de la Vierge à Humor est peu imposante par sa taille. La forteresse défensive du monastère n’a pas survécu aux affres du temps. Mais l’édifice n’en reste pas moins impressionnant !

Eglise de l’Assomption de la Vierge de Humor, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan

Ses peintures extérieures datées de 1535, et sans doute réalisées par Toma de Suceava, sont marquées par des couleurs chaudes : ocre, rose, orange et rouge brique. Marie est valorisée dans plusieurs scènes notamment sur la façade Sud où l’on trouve une Annonciation, une Visitation et une Glorification de la Vierge. En partie basse de cette façade, est représentée la Prise de Constantinople par les Perses, évènement encore très présent dans les esprits au moment de la réalisation des fresques.

La richesse et la finesse des détails transportent le visiteur, qu’il soit croyant ou non, dans un état contemplatif avant même l’entrée dans l’édifice !

Eglise de Humor, Glorification de la Vierge, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan

Voroneţ : l'église Saint-Georges

La légende raconte que le monastère de Voroneţ aurait été construit en 3 mois et 3 semaines en 1488. Difficile à confirmer. En revanche c’est au milieu du XVIe siècle que l’église est agrandie d’un exonarthex et que les peintures extérieures sont réalisées entre 1534 et 1547.

Ici, la couleur prédominante est le bleu. Mais un bleu très particulier, fabriqué à partir du lapis lazuli et tirant vers le gris. Tellement particulier, presque envoûtant, qu’on parle du « bleu de Voroneţ ». La qualité de ces fresques fait dire à certains que Voroneţ serait la « Chapelle Sixtine de l’Est » !

Ici encore, la façade Nord est très abîmée, mais on peut y distinguer des épisodes de la Création du Monde.

Eglise Saint-Georges de Voroneţ, Façades Nord et Est, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan
Eglise Saint-Georges de Voroneţ, Façade Sud, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan

Sur cette église, le mur Ouest est particulièrement impressionnant. Sans ouverture, surmonté d’un toit saillant, il est entièrement dédié au Jugement Dernier organisé sur 5 registres autour d’un axe central que forme la Trinité.

Eglise de Voroneţ, Façade Ouest, Le Jugement Dernier, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan

Jésus, entouré de la Vierge et de Saint Jean-Baptiste, tient la balance de la Justice lui permettant de juger les vivants et les morts. Une langue de feu descend de Jésus : c’est le Feu de la Géhenne, la voie de l’Enfer. En dessous du Christ, un trône vide : l’Hétimasie, le trône symbolisant l’attente du retour du Christ après le Jugement Dernier. De chaque côté, Adam et Eve s’inclinent. Sur leur gauche, les Justes sont menés au Paradis par Saint-Paul. A leur droite, Moïse conduit les Pêcheurs.
Les portes du Paradis s’ouvrent tout en haut de la façade et sont entourées des 12 signes du Zodiac comme symboles du temps qui passe.

On retrouve dans cette peinture des codes de l’iconographie médiévale, comme la représentation des foules par une superposition de têtes. Mais il y a également des éléments de tradition moldave comme des costumes traditionnels ou des instruments de musique.

Le cadre est ici très différent de celui de la Chapelle Sixtine de Rome, mais l’admiration face au travail réalisé, à la minutie des détails et l’harmonie des couleurs, est sans conteste la même !

Eglise de Voroneţ, Détail du Jugement Dernier, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan
Eglise de Voroneţ, Détail du Jugement Dernier, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan
Eglise de Voroneţ, Détail du Jugement Dernier, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan
Eglise de Voroneţ, Détail du Jugement Dernier, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan

Moldoviţa : l'église de l'Annonciation

A Moldoviţa, l’église aussi est de dimension modeste, et la muraille défensive, avec ses épais d’enceinte et ses tours, est encore debout.

Eglise de l’Annonciation de Moldoviţa, Roumanie, 2023 © Caroline Cerezo Soudan

La façade Sud impressionne avec cet imposant Arbre de Jessé et face auquel le passant se sent vraiment petit… Cette iconographie se retrouve sur plusieurs autres églises peintes de la Bucovine. 

Cet arbre, motif fréquent dans l’art chrétien entre les XIIe et XVe siècles,  représente la généalogie du Christ depuis Jessé, père de David, et affirme les racines terrestres de Jésus. 
La vérité chrétienne est appuyée par la présence de philosophes antiques, Platon, Socrate et Aristote qui rendent ici hommage à cette religion. Cette frise des philosophes se retrouvent dans l’iconographie d’autres églises peintes de Bucovine comme à Voroneţ.

Eglise de l’Annonciation de Moldoviţa, Extrait de l’Arbre de Jessé, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan

En partie basse de cet Arbre de Jessé, à nouveau, le Siège de Constantinople de 1453. Cette scène, que l’on trouve aussi sur l’église de Humor, est une allégorie de la résistance à cette époque des Moldaves face à Ottomans, ce qui explique pourquoi l’attaquant de Constantinople est ici représenté de l’habit turc.

Eglise de l’Annonciation de Moldoviţa, Prise de Constantinople, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan

Le programme iconographique tout comme le style très proche des peintures de Humor, laissent supposer que l’artiste serait le même pour ces deux églises : Toma de Suceava.

Suceviţa : l'église de la Résurrection

Enfin, l’église de la Résurrection de Suceviţa, achevée en 1601 : elle est la dernière église peinte de la Bucovine. Particulièrement bien conservés, les remparts flanqués de tours massives impressionnent.

Eglise de la Résurrection de Suceviţa, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan
Rempart du Monastère de Suceviţa, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan

Première particularité de l’église de la Résurrection de Suceviţa : la façade Ouest n’a jamais été peinte. Selon une histoire populaire, l’échafaudage du peintre lui serait tombé dessus !

Seconde particularité : sur l’ensemble des peintures, là encore une couleur prédomine, le vert foncé.

Eglise de la Résurrection de Suceviţa, Détails de la façade Sud, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan
Eglise de la Résurrection de Suceviţa, Détails de la façade Sud, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan


Autre particularité et pas des moindres : sa
façade Nord est peu endommagée comparée à celles des autres églises peintes de la Bucovine.

L’iconographie de cette façade se construit autour de l’Echelle des Vertus.
L’Echelle, dans une diagonale très forte, marque la séparation entre l’Enfer et le chaos en partie basse, et le Paradis et la sérénité en partie haute. Les barreaux de cette échelle symbolisent les étapes ou les vertus que l’Homme doit franchir, pour se rapprocher le plus possible de la perfection et du Salut Divin. Dans le chaos, les hommes chutent entraînés par des diables. Alors qu’au Paradis, tout n’est qu’ordre, calme et quiétude.

Eglise de la Résurrection de Suceviţa, L’Echelle des Vertus, Roumanie, 2023 - © Caroline Cerezo Soudan

Un enesmble artistique unique et homogène

La visite de ces 4 églises m’a littéralement subjuguée ! Je suis restée fascinée face à la minutie des détails, à la force des couleurs, à l’élégance des personnages et à l’harmonie qui se dégage de cet ensemble remarquable !

Je me suis contentée ici de vous présenter quelques scènes de ces décors peints, celles qui m’ont le plus marquée lors de ma visite. Mais le détail est ici tout aussi important que l’ensemble ! Car ces peintures ne sont pas simplement là pour le décor. Ils s’inscrivent dans des cycles iconographiques complets qui prennent en compte les extérieurs mais aussi les intérieurs des édifices : peintures murales, tableaux, iconostases somptueusement décorées, méritent tout autant le détour !

Comme l’explique l’UNESCO, cet ensemble d’églises représentent un phénomène artistique unique et homogène, directement inspiré de l’art byzantin, mais inscrit dans un contexte culturel et religieux des Balkans entre la fin du XVe siècle et la fin du XVIe siècle.

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