On estime souvent que le XIXe siècle est le siècle qui a mis le patrimoine à l’honneur en France, et que la conscience patrimoniale collective et nationale qui se développe après les troubles révolutionnaires de la fin du siècle précédent est née à cette période.
Mais revenons un peu en arrière…
La place des monuments anciens sous l'Ancien Régime
Cette conscience patrimoniale, cet intérêt pour le monument ancien, n’est pourtant pas arrivée de nulle part ! Comme le rappelle Jean-Michel Leniaud dans son ouvrage Les archipels du passé, l’Ancien Régime connaissait déjà le dilemme entre les questions de conservations d’un monument ancien et ses évolutions esthétiques et fonctionnelles.
Certes, l’Ancien Régime a vu disparaître un certain nombre de bâtiments anciens. Mais comme nous l’avons déjà dit dans un précédent article (Voir l’article Pourquoi protéger le patrimoine ?), même avec une conscience patrimoniale forte, il n’est pas possible de tout conserver…
Rappelons que déjà au XVIe siècle, François Ier décida de protéger certains édifices, comme certaines ruines antiques de Nîmes. En 1631, suite à un incendie de la Sainte-Chapelle qui a emporté la flèche, il fut décidé de la reconstruire non pas dans le style du moment, mais bien dans un style gothique correspondant à l’image que l’on se faisait du Moyen Age.
Des réflexions patrimoniales déjà menées ailleurs en Europe
Il est vrai que la période révolutionnaire a vu de nombreuses destructions d’édifices et de symboles de l’ordre ancien, entraînant des questionnements à ce sujet. Mais la France n’est pas la première à s’interroger sur la perte de son patrimoine et à chercher à le protéger.
En Italie, sous l’impulsion des Papes, de nombreuses dispositions sont prises dès le Quattrocento (XVe siècle) et jusqu’à la publication d’un édit en 1820 regroupant toutes ces mesures. Elles concernent notamment les expropriations pour cause d’utilité publique, les exportations d’œuvres d’art, ou encore le contrôle des fouilles archéologiques….
Autre exemple, le Portugal qui publie en 1721 un décret royal interdisant le dépeçage et la démolition des monuments anciens, notamment grecs, romains ou arabes.
Au lendemain de la période révolutionnaire, la France n’a quant à elle pas de dispositions juridiques de protection de ce patrimoine.
La Révolution : un tournant en France
A la fin du XVIIIe siècle, certains éclairés, tels que l’Abbé Grégoire, critiquèrent vivement les nombreuses destructions des symboles religieux et politiques de l’ordre ancien. Au début du XIXe siècle, ces questions commencèrent à toucher de plus en plus de monde grâce notamment à la multiplication des sociétés savantes locales et aux nombreux récits et croquis tirés de « voyages pittoresques ».
Par ailleurs, à la suite de la Révolution française et sous l’impulsion des réflexions des Lumières, c’est la place de la puissance publique dans la considération donnée au monuments anciens qui change également. Les structures de l’Etat se mettent progressivement en place et en matière de patrimoine, l’Etat s’impose. Il cherche à constituer une mémoire unitaire, une unité nationale.
L’Abbé Grégoire dénonce cependant la volonté d’accumuler tout le patrimoine à Paris. Il appui la volonté de l’Etat de centraliser les réflexions, d’apparaître comme un arbitre entre les intérêts locaux, centraux et nationaux en matière de patrimoine. Mais il rappelle que « les monuments des arts étant un héritage commun, tous les départements y ont droit ».
En parallèle de ces réflexions, l’Abbé Grégoire lutte également contre ce qu’il est le premier à avoir appelé le « vandalisme ». Il considère en effet que les œuvres du passé doivent être conservées pour participer à l’instruction publique de la population, pour lui faire comprendre le progrès social, technique, culturel et politique qu’a apporté le changement de régime.
Le rôle de la Monarchie de Juillet
C’est finalement la Monarchie de Juillet qui élabora pour la première fois une législation relative à la protection du patrimoine en France. La volonté du nouveau régime est de définir une nouvelle conception de la nation, en proclamant la gloire de la France à travers les âges. L’historien et ministre de l’Intérieur François Guizot reconnaissait en 1830 la richesse du patrimoine français :
« Depuis les druides jusqu’à nos jours, il n’est pas une époque mémorable de l’art et de la civilisation qui n’ait laissé dans nos contrées des monuments qui la représentent et l’expliquent ».
(Rapport du 21 octobre 1830 du ministre de l’Intérieur François Guizot, cité dans Bady, J.-P., Les monuments historiques en France, 1998, p. 10.)
C’est dans ce contexte et sous l’influence de Guizot, qu’est créé le Services des Monuments historiques ainsi que le poste d’Inspecteur des Monuments historiques, dont le premier, Ludovic Vitet, fut nommé en 1830.
Dès 1834 celui-ci fut aidé par un autre inspecteur, Prosper Mérimée et en 1840 est publiée la première liste des monuments classés « pour lesquels des secours ont été demandés ». En 1848, Eugène Viollet le Duc devient le premier Architecte des Monuments historiques.
L’institution « Monuments historiques » était née.
Pour la première fois, la gestion des monuments anciens intègre l’administration centralisée, qui énonce seule les critères de sélection. Le revers de cette centralisation de la sélection est une sorte d’uniformisation de ce parc immobilier dans les premiers temps, et ce, malgré l’hétérogénéité du patrimoine historique du pays.
Rappelons ici que ce volontarisme de la Monarchie de Juillet en faveur de la protection des monuments anciens, a participé à l’instrumentalisation de l’histoire afin d’appuyer son pouvoir et d’unifier la nation après les années de troubles politiques qu’a traversé la France.
Le renforcement législatif de la protection des Monuments historiques
L’arsenal législatif s’est depuis développé et a été renforcé par de nombreux autres textes. Dans la loi du 31 décembre 1913 sur les Monuments historiques, pionnière dans la protection patrimoniale, l’expression « monument historique » ne s’arrête pas à des critères d’ancienneté ou de nature du bien :
« Les immeubles dont la conservation présente au point de vue de l’histoire, ou de l’art un intérêt public sont classés comme Monuments historiques en totalité ou en partie » (article 1er de la loi du 31 décembre 1913 sur les monuments historiques).
La loi du 23 juillet 1927 crée l’inventaire supplémentaire, mettant ainsi en place un deuxième niveau de protection des Monuments historiques. Celui-ci permet de protéger un bien, de façon moins contraignante qu’avec le classement pour faire face à des risques certains mais aux conséquences relativement faibles. Si ces risques se font plus élevés et plus pressants, alors le ministère de la Culture est contraint de mettre en place la procédure de classement du bien pour rehausser le niveau de protection.
La protection des Monuments historiques a été par la suite renforcée par la loi du 25 février 1943 qui crée le concept des « abords » des Monuments historiques. Ces abords étaient à l’origine un champs de visibilité de 500 mètres autour du monument protégé et à l’intérieur duquel aucune construction nouvelle ni modification ne pouvait être réalisée sans autorisation.
Plusieurs autres lois sont ainsi venues compléter cette protection des monuments anciens, jusqu’à la loi du 7 juillet 2016 dite loi Liberté de création, architecture et patrimoine. Dans le domaine du patrimoine bâti, cette loi crée les Sites patrimoniaux remarquables et assouplit le périmètre des 500 mètres. Elle crée par ailleurs le label Architecture Contemporaine Remarquable qui permet de considérer des monuments plus récents, ceux de moins de 100 ans, qui présentent néanmoins un intérêt architectural ou technique suffisant, donnant ainsi une illustration de l’ouverture de la notion de patrimoine.
Mais depuis la création du système de protection des monuments anciens, l’État a privilégié les éléments patrimoniaux les plus imposants visuellement et historiquement parfois au détriment de patrimoines locaux pourtant tout aussi riches et diversifiés.
Mais ça, c’est une autre Histoire de Patrimoines !
